L’écoféminisme nous rappelle que les oppressions envers la nature et envers les femmes – en particulier celles issues de milieux marginalisés – sont interreliées. Il valorise les savoirs souvent invisibilisés, comme les pratiques de soin, de transmission et de mise en commun, notamment dans les domaines de l’agriculture, de l’alimentation et de la résilience écologique.
Au Québec, ce courant de pensée trouve un écho concret dans les initiatives citoyennes liées à l’alimentation, où les femmes sont très souvent au cœur des actions : jardins collectifs, cuisines communautaires, comités verts et marchés solidaires.
L’action locale à Rivière-des-Prairies et Pointe-aux-Trembles
À Rivière-des-Prairies, l’ÉcoPAP , en tant qu’organisme porteur du programme Éco-quartier, s’inscrit dans cette mouvance en coordonnant des projets qui relient écologie, justice sociale et autonomie alimentaire. Nos actions – qu’il s’agisse du Système alimentaire de la Pointe (SAP), du Pôle alimentaire de la Rivière (PAR) ou encore de nos jardins collectifs et ateliers de compostage – valorisent les approches inclusives, collectives et enracinées dans les réalités locales.
En favorisant un rapport de proximité avec le territoire, en mettant de l’avant les savoir-faire de nos communautés et en outillant les citoyen·nes à reprendre le pouvoir sur leur alimentation, nous portons à notre manière une vision écoféministe de l’écologie urbaine.
Rencontre avec Christelle Fournier et Fertiles
Cette semaine, je me suis entretenue avec Christelle Fournier, fondatrice de Fertiles, une entreprise d’accompagnement en permaculture active dans tout le Québec. Christelle est une femme inspirante, dont le parcours d’immigrante française l’a conduite à se lancer en affaires au Québec, en saisissant les opportunités qui se présentaient autour d’elle. Par ses valeurs qu’elle affirme avec conviction, elle démontre qu’il est possible de transformer les mentalités, d’innover dans les pratiques et d’élargir les visions liées à l’alimentation.
Christelle a également contribué à la création des jardins collectifs de Montréal-Est avec le Réseau Alimentaire de l’Est de Montréal (RAEM) et a coécrit plusieurs ouvrages, dont Notre ville permaculturelle (coécrit par onze femmes et dont les livre numérique sont à tarification équitable pour un accès au plus grand nombre), en plus de signer des lettres ouvertes dans des journaux de renom tels que Le Devoir.
Fertiles est née – oui, avec un e, car il s’agit d’un projet féminin qui porte fièrement les valeurs féministes au cœur de toutes ses actions – il y a bientôt quatre ans, en réponse à une forte demande d’organismes, d’entreprises et de particuliers pour des conseils pratiques en permaculture et en innovation sociale.
Une philosophie basée sur l’empuissancement
Dès le début de notre conversation, Christelle a tenu à partager sa philosophie : la permaculture n’est pas seulement une discipline technique, elle repose avant tout sur le vivre-ensemble et la collectivité, essentiels à la création de communautés résilientes et solidaires.
Aujourd’hui, l’équipe de Fertiles compte cinq personnes, et aucun·e d’entre elles n’est permaculteur·rice de formation. Christelle s’est entourée de sociologues, de travailleurs·euses sociaux·ales et d’expert·es en agriculture urbaine. Car la mission de Fertiles n’est pas de créer des espaces de permaculture parfaits et clés en main, mais d’éduquer les personnes qui font appel à elle, en leur transmettant des savoirs qui leur permettront de devenir autonomes et indépendants. Fertiles accompagne ses client·es au-delà de l’implantation d’un site, mais son objectif ultime est d’assurer la durabilité de ces projets en donnant aux individus et aux communautés le pouvoir d’agir eux-mêmes. Ce pouvoir d’agir sur soi, Christelle le nomme l’empuissancement.
Pour Christelle, l’empuissancement est indissociable de la dimension féministe et écoféministe de son travail. « Il s’agit de reconnaître que chacun·e possède des savoirs précieux, souvent transmis de manière informelle, et qu’il est possible de les mettre en commun pour transformer notre environnement », m’explique-t-elle. En accompagnant des groupes d’habitant·es, des coopératives ou des organismes communautaires, Fertiles crée ainsi des espaces où l’apprentissage et la pratique deviennent collectifs et horizontaux, loin de tout modèle hiérarchique.
Le rôle central des femmes
Christelle insiste également sur le rôle des femmes dans ces dynamiques. « Historiquement, ce sont elles qui ont su préserver et transmettre des savoirs alimentaires et agricoles, souvent invisibilisés », souligne-t-elle. En mettant en lumière ces compétences et en donnant aux femmes et aux communautés les outils pour agir, Fertiles contribue à rééquilibrer les rapports de pouvoir tout en renforçant la résilience écologique des territoires urbains.
Il est en effet nécessaire de multiplier les initiatives comme Fertiles pour que justice alimentaire rime avec justice de genre. L’une des solutions mises de l’avant par Christelle consiste à mieux rémunérer les personnes – majoritairement des femmes – dont le rôle principal est de nourrir et de soutenir les autres.
Écoféminisme appliqué : écoute et coordination
Pour Christelle, l’écoféminisme ne se limite pas à la protection de la nature et au soulignement de la contribution féminine au bien-être du système alimentaire : il consiste avant tout à aller à la rencontre des autres, à comprendre leurs besoins, à reconnaître leurs savoirs et parfois à être confrontant lorsque cela est nécessaire. Cette approche intersectionnelle lui permet de réfléchir à la manière dont différents enjeux sociaux, culturels et écologiques s’entrecroisent.
Elle me raconte un exemple révélateur : une personne souhaitant aider une banque alimentaireen fournissant des petits fruits voulait consacrer son site de permaculture uniquement à la culture de bleuets, malgré un sol peu adapté à cette plante. Christelle l’a invitée à se questionner : était ce vraiment pour le bien collectif ou pour ses préférences personnelles ? Cette remise en question, parfois délicate, fait partie de son travail pour que les projets soient pensés pour tous.tes et non seulement pour soi. Mais Christelle croit aussi qu’il est souvent possible d’harmoniser envies personnelles et utilité collective : elle a identifié un endroit où la personne pouvait cultiver des bleuets en pot pour son plaisir, tandis que d’autres variétés adaptées ont été plantées dans le sol pour répondre aux besoins de la communauté.
Un autre problème fréquent qu’elle observe dans les jardins collectifs est que plusieurs ont tendance à planter les mêmes variétés, ce qui entraîne des récoltes abondantes au même moment et, souvent, du gaspillage alimentaire, l’enjeu alimentaire le plus alarmant au Québec selon elle. Selon Christelle, il est essentiel de planifier les cultures de manière intelligente : que chacun·e produise quelque chose de différent ou complémentaire, afin de répondre aux besoins réels de la communauté et de limiter les surplus. Cela demande davantage de communication et de coordination, et c’est précisément le rôle de Fertiles : faciliter ces échanges et montrer comment organiser les plantations pour maximiser l’utilité et la durabilité des jardins.
Une pratique qu’elle recommande particulièrement est de consulter les banques alimentaires pour connaître leurs besoins spécifiques. Elle a vu de nombreux projets réussir en concevant des potagers de quartier qui produisent exactement ce qui manque aux organismes locaux, créant ainsi un lien concret entre la production alimentaire et les besoins de la communauté.
Agentilité et intelligence collective
Ainsi, pour elle, les projets alimentaires ne se limitent pas à la production : ils sont des vecteurs d’agentilité, c’est-à-dire de capacité à s’adapter et à agir de manière autonome face aux besoins changeants des communautés, tout en mobilisant l’intelligence collective.
En donnant aux individus et aux communautés le pouvoir de décider, d’organiser et de produire de manière complémentaire, Fertiles montre que l’alimentation peut devenir un véritable levier de transformation sociale et écologique. Ce qui nourrit Christelle chaque jour, c’est de constater que l’on mange de mieux en mieux au Québec et que l’esprit de communauté se renforce dans les municipalités qui développent leur réseau alimentaire local.
Une vision inspirante pour l’avenir
Ainsi, Christelle incarne une vision inspirante : allier engagement citoyen, innovation sociale et permaculture, tout en démontrant qu’il est possible de créer des systèmes alimentaires plus justes, inclusifs et solidaires. On vous invite à découvrir son tout nouveau balado juste ici !
Terroir Fertiles : S1 E1 – Nos assiettes dépassent les limites planétaires – Laure Patouillard

