Mon jardin ce n’est pas un jardin, c’est la Terre



Éloïse Venne, Animatrice en agriculture urbaine

 

Selon l’autrice Evelyne Bloch-Dano,« la nutrition est ce qui nous maintient en vie, mais [elle] nous relie aussi à notre environnement, à notre histoire, à notre société, à notre époque, à notre statut social : aux autres. [1]». Ainsi, étudier globalement les parcours historiques des légumes permet de comprendre l’impact incontestable qu’a eu l’alimentation sur les grandes trajectoires humaine à travers le temps. De surcroît, il est possible de relever l‘histoire de chacune des espèces connues de notre époque en remontant le fils des interventions de l’homme sur leur développement physique. Voici donc un survol du parcours historique du piment, de la tomate et de la carotte. Le concept de sélection des variétés par l’homme sera ensuite démystifié.

 

Le piment

L’être humain cherchait avidement la force du goût que l’on associe au piment bien avant notre ère. Les chasseurs-cueilleurs en faisaient le ramassage tout comme ils le faisaient depuis des milliers d’années pour le haricot et pour la courge sur les actuels territoires mexicains et péruviens. Lorsque les Européens furent initiés à ladite plante dans les environs de Cuba, ils furent plus que satisfaits d’en faire la connaissance. Rappelons qu’ils cherchaient principalement la « nouvelle route des épices » en foulant la terre américaine. La conquête mondiale du piment fut très rapide, car les Portugais empruntèrent la voie de l’Atlantique et les Espagnols celle du Pacifique. Les recherches entourant ce légume démontrent qu’il prédomine toujours dans la majorité des traditions culinaires qui colorent le monde.

La tomate 

La tomate est le deuxième légume préféré de l’humanité après la pomme de terre. Cette vedette internationale fut originellement présente à l’état sauvage au Chili, au Pérou et dans les Andes alors qu’elle était d’une taille comparable à celle de nos actuelles tomates cerises. Nous savons qu’elle fût cultivée par les Aztèques, puis popularisée dans le monde à la suite de l’avènement des conquistadors en territoire mexicain. De nos jours nous associons facilement ce légume aux traditions culinaires italiennes. Toutefois, lors de son arrivée en Italie au XVIIe siècle, elle fut principalement considérée comme étant une plante ornementale et pratique pour éloigner les moustiques.

La carotte

Les historiens considèrent que la carotte et le panais furent presque indissociables jusqu’au XVIe siècle. La curiosité de cette histoire concerne principalement la couleur orange que l’on associe maintenant très facilement à la carotte, car, ce qui portait le nom de carota dans le monde romain était en fait un légume racine blanchâtre. Selon certains, l’origine du pigment orange proviendrait des carottes d’Afghanistan et du Cachemire qui tiraient légèrement vers des teintes de pourpre et de jaune orange. La carotte rouge devint quant à elle bien commune en Europe au cours de la Renaissance, et elle suivit les Européens dans leur établissement en territoire américain. Elle fut très populaire dans les jardins de la Nouvelle-France, notamment la variété nommée Carotte Rouge Longue de St Valéry.

Le procédé de sélection

Il est possible de remarquer que certains légumes possèdent des traits de caractéristiques communs qui les regroupent dans une même espèce. Par exemple, le brocoli, le chou de Bruxelles, le chou-rave, le chou-fleur ou le chou frisé (kale) sont tous des variétés du chou Brassica oleracea. Ces cultivars résultent donc[2] d’un long processus de sélection effectué par l’humain au fils des millénaires. Ce procédé permit par le fait même la création par l’homme de nouvelles variétés botaniques. Ce fut le cas, notamment, du tabac qui est le seul des cinquante espèces de Nicotia n’ayant jamais existé à l’état sauvage.

Les trois légumes précédemment présentés subirent ce dit processus de sélection qui, dans certains cas, changea radicalement l’apparence originelle des espèces sauvages. L’importance de la domestication fut relative aux besoins qu’il identifia spécifiquement à chaque légume. Le piment, par exemple, s’intégra facilement à l’alimentation humaine et dans de vastes proportions parce qu’il n’a jamais possédé de « principes toxiques » tels que ce fût le cas avec, entre autre, avec la tomate et la pomme de terre. La popularisation de la tomate se fit plus tard pour cette raison, mais aussi pour sa conservation difficile et sa petite taille. L’historien Martin Fournier a même démontré qu’elle fût absente des potagers datant de l’époque relativement récente de la Nouvelle-France. Pour la carotte, c’est la couleur orangée résultant d’un long processus de sélection propre au XXe siècle qui symbolise sa grande modification esthétique par l’homme.

La présence de certaines organisations explique la  prépondérance de certaines variétés d’espèces potagères dans les assiettes des membres de la cité. Au Québec, les comités du Centre de référence en agriculture et agroalimentaire du Québec (CRAAQ) occupent entre autres cette fonction en référant certains types de cultivars aux entreprises agricoles de la province. Toutefois, il est évident que ce phénomène entraîne une diminution de la biodiversité, car certains cultivars semblent moins convenir aux préoccupations actuelles de la société (conservation, résistance aux maladies et ravageurs, etc.).

 

Ces abandons peuvent ainsi ériger certaines variétés du passé à être considérées comme ayant des valeurs patrimoniales. C’est le cas, notamment, du melon de Montréal. Celui-ci fut assidument cultivé dans la région montréalaise dès 1684 avant de tomber dans l’oubli vers la période des années 1960 qui provoqua le passage rapide du mode de vie rural de la majorité de la population à l’urbanité. Il fut toutefois redécouvert une trentaine d’années plus tard, puis remis sur la carte par des groupes de semenciers conservateurs tels que Semence du Patrimoine, Terre Promise ou Les jardins de l’Écoumène, qui favorisent la biodiversité et l’agriculture biologique.

 

ORIENTATIONS BIBLIOGRAPHIQUE

BLOCH-DANO, Evelyne, La fabuleuse histoire des légumes, Les Éditions Grasset, Paris, France, 2008.

CHOUVY, Pierre-Arnaud, « Le pavot à opium et l’homme : Origines géographiques et premières diffusions d’un cultivar », Annales de Géographie, 110e année, n. 618, mars-avril, 2001, pages 182-194.

Comité Légume du Conseil des productions végétales du Québec (CPVQ), Feuillet technique du Céleri, AGDEX 251, Repéré en ligne à https://www.agrireseau.net/legumeschamp/documents/02-9206.pdf, 1992.

FOURNIER, Martin, Jardins et potagers en Nouvelle-France : Joie de vivre et patrimoine culinaire, Septentrion, Québec, 2004.

Potagers d’Antan : Découvrez les fruits et légumes rares du Québec, https://potagersdantan.com/a-propos/.

[1] Evelyne Bloch-Dano, La fabuleuse histoire des légumes, Les Éditions Grasset, Paris, France, 2008, page 27.

[2] Les mots cultivars et variétés sont synonymes.

[3] Photo : GAGER, Charles C. (1920) Heredity and evolution in plants [Image du livre], Philadelphia, P. Blak. Image libre de droit repérée à https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Heredity_and_evolution_in_plants_(1920)_(14763301402).jpg

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